Nous avons accordé à la lucidité un prestige qu’elle ne mérite pas toujours.
Nous admirons celui qui connaît ses défauts. Nous lui prêtons une profondeur particulière, presque une supériorité morale. L’égoïste qui se sait égoïste nous paraît moins inquiétant que celui qui se croit généreux. Le lâche capable de décrire sa peur avec précision semble déjà s’en être éloigné. Quant à celui qui reconnaît avoir blessé quelqu’un, nous sommes tentés de considérer son aveu comme le début d’une réparation.
C’est parfois vrai.
Mais il existe une autre forme de lucidité : celle qui ne corrige rien, ne risque rien, ne restitue rien. Elle éclaire le geste après l’avoir rendu possible, puis s’installe dans cette lumière comme si comprendre la faute revenait à en avoir payé le prix.
On peut savoir exactement pourquoi l’on agit mal et agir mal avec une précision intacte.
L’intelligence n’empêche pas toujours la faute. Elle lui fournit parfois un vocabulaire.
Le confort de l’explication
Il y a des personnes incapables de mentir grossièrement, mais parfaitement capables de transformer la vérité en abri.
Elles ne diront pas : je ne suis pas venu parce que tu ne comptais pas assez.
Elles diront : je crois que la dépendance affective me place dans une position où je me sens responsable d’émotions que je ne peux pas porter sans perdre une partie de moi-même.
La seconde phrase est peut-être plus exacte. Elle est surtout plus longue. Pendant qu’on l’écoute, on peut presque oublier la chaise restée vide.
Nous confondons souvent l’explication d’un geste avec sa diminution. Comme si découvrir l’origine de notre cruauté en réduisait la force. Comme si une blessure devenait moins réelle dès lors que celui qui l’a infligée peut produire une théorie convaincante de sa main.
Or la victime ne reçoit pas nos raisons à la place de ce qui lui a été fait. Elle reçoit les deux.
Elle reçoit l’absence, puis le commentaire sur l’absence.
Elle reçoit l’humiliation, puis l’analyse de notre peur d’être humilié à notre tour.
Elle reçoit la phrase, puis notre brillante démonstration du mécanisme qui nous l’a fait prononcer.
Certaines confessions constituent ainsi une seconde offense. Elles demandent à la personne blessée d’admirer la finesse avec laquelle nous avons compris ce que nous lui avons fait.
Un dîner très réussi
J’ai compris cela un soir où je n’ai rien dit.
Nous étions six autour d’une table trop petite pour les plats qu’on avait préparés. Il faisait chaud. La fenêtre était ouverte sur une avenue bruyante, mais personne ne proposait de la fermer, car le maître de maison venait d’expliquer que le vacarme donnait à l’appartement une énergie urbaine.
Claire était assise en face de moi.
Deux semaines plus tôt, elle avait perdu son emploi. Elle ne disait pas perdu. Elle disait que son contrat n’avait pas été renouvelé, ce qui était vrai de la même manière qu’une porte fermée peut être décrite comme une modification temporaire de l’accès.
Elle avait demandé que nous n’en parlions pas ce soir-là.
Je le savais.
Au dessert, notre hôte lui demanda comment avançait sa « pause professionnelle ».
Claire sourit avec cette obéissance particulière que nous réservons aux humiliations commises sur un ton suffisamment léger.
— Je cherche encore, dit-elle.
— C’est courageux, répondit-il. Beaucoup de gens profiteraient de l’occasion pour appeler cela une vocation.
La phrase était excellente.
C’est le premier fait que je dois reconnaître.
Elle avait le rythme exact, la cruauté propre, la petite torsion finale qui permet à une table cultivée de rire tout en conservant l’impression qu’elle vient seulement d’assister à une forme supérieure de conversation.
Tout le monde rit.
Moi aussi.
Je n’ai pas ri parce que je trouvais Claire ridicule. Je n’ai même pas ri parce que je voulais plaire à notre hôte. J’ai ri parce que la phrase était bien faite, et qu’il existe en moi une part assez corrompue pour considérer parfois la qualité d’une formulation comme une circonstance atténuante de ce qu’elle détruit.
Claire baissa les yeux vers son assiette.
Une miette de tarte était restée près de sa fourchette. Elle la poussa plusieurs fois du bout de l’ongle, sans la manger ni la faire tomber. Je me souviens de ce détail parce que je regardais sa main afin de ne pas regarder son visage.
J’aurais pu intervenir.
Je connaissais la vérité de son licenciement. Je savais les semaines passées à attendre une réponse, les messages sans retour, le loyer qui arrivait, la honte absurde avec laquelle elle prononçait désormais le mot matin parce qu’elle n’avait plus de bureau où aller.
J’aurais pu dire que la plaisanterie était mauvaise.
J’aurais pu changer de sujet.
J’aurais même pu faire ce que font les lâches légèrement plus courageux : renverser un verre.
Je n’ai rien fait.
Je me suis expliqué mon silence au moment même où je le gardais.
Je me suis dit que Claire détestait être défendue publiquement. Je me suis dit qu’une intervention donnerait trop d’importance à la phrase. Je me suis dit que notre hôte ne mesurait probablement pas la violence de ce qu’il venait de dire. Je me suis dit que la soirée ne méritait pas un conflit.
Toutes ces raisons contenaient une part de vérité.
Aucune n’était la vérité principale.
La vérité principale était plus petite : je ne voulais pas que la table se retourne contre moi.
Je préférais qu’elle reste seule quelques secondes plutôt que de risquer d’être seul avec elle.
La confession
Après le dîner, Claire m’attendit dans l’escalier.
La lumière du palier s’éteignait toutes les trente secondes. Nous parlions donc par intermittence, éclairés puis rendus à l’ombre par une minuterie qui paraissait avoir une opinion très stricte sur la durée convenable des explications.
— Tu savais, dit-elle.
Je répondis oui.
J’aurais dû m’arrêter là.
Il existe des moments où la seule phrase honnête est aussi la plus courte. Ils nous paraissent cruels parce qu’ils ne laissent aucune place à l’image que nous souhaitons sauver de nous-mêmes.
Mais je disposais déjà d’une analyse complète.
Je lui expliquai que j’avais eu peur d’aggraver les choses. Que la dynamique du groupe rendait toute opposition difficile. Que j’avais parfois tendance à me réfugier dans l’observation lorsque je me sentais moralement sommé d’agir. Que mon rapport au conflit venait sans doute d’une vieille confusion entre la paix et l’absence de bruit.
Je parlai bien.
C’est le deuxième fait que je dois reconnaître.
Mes phrases étaient sincères. Elles étaient même, à plusieurs endroits, assez justes. Je ne cherchais pas consciemment à mentir. Je voulais seulement qu’elle voie que l’homme qui l’avait abandonnée à cette table n’était pas entièrement contenu dans son geste. Qu’il existait derrière ce silence une conscience, une histoire, une difficulté. Quelque chose de plus complexe qu’une simple lâcheté.
Autrement dit, après l’avoir laissée porter seule son humiliation, je lui demandais maintenant de porter aussi la complexité de celui qui l’avait laissée seule.
Elle m’écouta jusqu’au bout.
Puis la lumière s’éteignit encore.
Dans le noir, elle dit :
— Tu viens de m’expliquer pourquoi tu ne m’as pas défendue. Tu ne m’as toujours pas demandé pardon.
La lumière revint avant que je trouve une réponse.
Elle avait le visage fatigué, non par ce qui s’était passé au dîner, mais par la quantité de travail que je venais d’ajouter à la tâche de me pardonner.
J’ai dit que j’étais désolé.
Cette fois, la phrase ne contenait rien d’autre.
Elle ne m’a pas pardonné ce soir-là.
Je crois que c’est à ce moment que j’ai commencé à comprendre la différence entre une confession et une réparation.
La beauté dangereuse de nos fautes
Nous aimons raconter nos faiblesses lorsqu’elles peuvent encore produire un beau portrait.
Nous avouons notre orgueil avec une certaine fierté. Notre peur avec sensibilité. Notre cruauté avec une précision qui nous permet de conserver le rôle principal jusque dans le récit de la douleur d’autrui.
Il y a une vanité propre aux personnes lucides : croire que leur capacité à se juger les place déjà du côté du juge, et donc un peu moins du côté de l’accusé.
Nous disons : je sais que je fais cela.
Et nous entendons parfois : je ne suis donc pas tout à fait celui qui le fait.
Mais celui qui observe sa main pendant qu’elle frappe reste attaché à cette main.
La conscience peut interrompre un geste. Elle peut obliger à revenir, à restituer, à accepter une conséquence, à prononcer des excuses qui ne demandent pas immédiatement à être récompensées.
Si elle ne fait rien de cela, elle n’est peut-être qu’un miroir placé au bon angle.
Elle nous permet de nous voir jusque dans notre faute, ce qui est déjà beaucoup. Elle ne nous en fait pas sortir.
La lucidité n’est pas inutile. Elle est seulement incomplète.
Elle ouvre la porte, mais ne nous fait pas marcher.
Elle nomme la lâcheté, mais ne prend pas la parole à table.
Elle comprend l’absence, mais ne remplit pas la chaise.
Elle peut même devenir une forme raffinée de résistance : tant que nous expliquons ce que nous sommes, nous retardons le moment de devenir autre chose.
Ce qui reste
Le lendemain du dîner, j’ai remarqué une tache de vin sur la manche de ma chemise.
Je ne savais pas quand elle était apparue. Peut-être au moment où quelqu’un avait rempli les verres. Peut-être lorsque Claire s’était levée. Peut-être plus tard, pendant que je composais dans l’escalier cette version si exacte de mon insuffisance.
J’ai frotté la tache avec de l’eau.
Elle s’est étendue.
Il y avait quelque chose de vexant dans cette simplicité. J’aurais préféré une résistance plus noble, une matière exigeant une méthode, un produit rare, une connaissance particulière. Mais la vérité était visible : j’avais essayé de nettoyer trop vite ce que je venais seulement d’agrandir.
Nous faisons souvent cela avec nous-mêmes.
Nous nommons la faute avant d’en accepter la forme entière. Nous nous hâtons vers l’explication parce que l’explication ressemble déjà à un mouvement. Nous voulons que le fait d’avoir compris prouve que nous ne recommencerons pas.
Pourtant, la seule question sérieuse vient après la compréhension.
Non pas : Sais-tu pourquoi tu as fait cela ?
Mais : Que te coûte désormais le fait de le savoir ?
Si la réponse est rien, alors la lucidité n’a peut-être été qu’un luxe supplémentaire.
Une manière plus élégante de rester le même.